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Auteur : Claire Guérin, Charlotte Piot, Brigitte Lam Kam Sang

Mots clés : aide-mémoire, convoyeur, exposition, évaluation, risques, préconisations, aptitude, formation

Le rôle du convoyeur au regard de la gestion des risques

Le rôle du convoyeur est de représenter le prêteur, de garantir la bonne conservation, la sécurité et la sûreté des œuvres qui lui sont confiées. L’étendue de ses missions peut varier selon les procédures de son institution ou son profil : il peut gérer l’ensemble des opérations de la demande de prêt jusqu’au retour des œuvres, ou quelques séquences, voire une seule, comme le transport ou l’installation des œuvres.

Cet article traitera du premier cas et abordera le rôle du convoyeur du point de vue de la gestion des risques. Confronté à des données ou des situations à risques, le convoyeur prendra en effet la décision qu’il jugera la meilleure pour la conservation des œuvres prêtées. Au cours de sa mission, il aura à identifier les risques, à les évaluer à leur juste mesure, et à proposer des solutions adaptées aux contraintes locales ou au fonctionnement de l’institution emprunteuse.

La perception des risques est partiellement subjective : elle dépend de l’expérience du convoyeur, mais aussi de sa formation, de sa culture et de son tempérament. Il n’est donc pas aisé de normaliser les actions à mener, mais il existe des outils essentiels à la gestion des risques présents et à venir : les conditions de prêt, auxquelles le convoyeur se référera, et des rapports de convoiement, qu’il faut inclure au dossier d’œuvres. Les rapports permettent le contrôle rétroactif des risques ainsi que la transmission des informations aux autres convoyeurs.

Ces outils vont mettre en exergue les nouveaux risques et les solutions mises en œuvre, et ainsi orienter les futures décisions face au développement de nouveaux usages (performances artistiques, selfies ou applications), à la hausse de fréquentation des expositions, auxquels les institutions et leurs agents ne sont pas toujours suffisamment préparés qui conduisent par exemple à systématiser les mesures de protection (vitrines, verres feuilletés, mises à distance…).

Les institutions peuvent créer une fiche récapitulative des différentes tâches à effectuer ou des données à vérifier, qui sera adaptée à leurs conditions de prêt, à leur convoyeur et à la sensibilité des collections.

Le convoyeur devra toujours se poser les questions : Où ? Quoi ? Qui ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Combien ? et faire appel à tous ses sens (vue, ouïe, odorat, le toucher…)

Pour une bonne évaluation des risques et leur maîtrise, le temps est primordial. Le compartimentage des services nuit à la diffusion des informations et retarde les réponses des emprunteurs. Il est donc essentiel de bien préparer sa mission. Nous allons à présent dérouler l’anatomie d’un prêt, en présentant des exemples de gestion des risques.

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Identifier les risques en amont pour anticiper leur gestion

Les pré-requis, le constat d’état

Le convoyeur doit maîtriser les bases de la conservation préventive et la réalisation d’un constat d’état. Il doit connaître les conditions de conservation de sa propre institution et la sensibilité des œuvres qu’il convoie, ainsi que les conditions de prêt. Il devra en effet constater l’œuvre lors de la demande de prêt puis à chaque étape, puis entre 1 et 6 mois après son retour, en cas de non-respect des conditions de conservation demandées par le prêteur.

Le constat d’état initial est déterminant pour évaluer les risques : il permet d’établir des préconisations pour les manipulations, le transport, l’installation et les conditions d’exposition, voire de proscrire le prêt.

Aujourd’hui, il existe une multitude d’applications mobiles qui permettent de regrouper un maximum d’informations (fiches descriptives en plusieurs langues) et de photos pour effectuer un constat d’état minutieux des œuvres. Aussi, face à la difficulté d’établir l’état de conservation réel d’un objet par un simple examen visuel, il sera impératif de réaliser celui-ci en lumière rasante afin d’identifier les zones visibles susceptibles d’évoluer (fig. 1). Le constat d’état peut aussi être un facteur de risque, en effet, il n’est pas rare de constater que deux personnes, sur un même objet, peuvent annoter « très fragile » pour l’une et « bon état » pour l’autre tout réside dans la minutie avec laquelle le constat est réalisé et dans les compétences du convoyeur.

La méthodologie du constat est donc importante : pour un tableau, la superposition des relevés de craquelures à chaque examen ou exposition nous permet d’évaluer la fatigue des matériaux et de prendre des dispositions plus adéquates. Il s’agit aussi d’un document contractuel pour les assurances.

Le choix du convoyeur est aussi essentiel. Il est possible de choisir le convoyeur en fonction de la fragilité des objets, de leur historique de prêt mais aussi du résultat de l’étude du musée emprunteur. Il est celui qui trouve les solutions anticipe au maximum les conséquences afin de réduire les risques (fig. 2).

Le Facility report et son usage

Le facility report est le premier élément d’approche du musée et de son environnement ; il regroupe les renseignements fondamentaux sur le personnel, le bâtiment et son fonctionnement.

L’analyse du facility report et de ses annexes permet d’évaluer les risques liés au lieu d’exposition (climat aux mêmes dates d’exposition de l’année précédente, rapports de contrôles de sécurité, plans d’installation…). En cas de doute ou d’information lacunaire, il peut être adressé un questionnaire complémentaire, voire programmée une visite pour un contrôle in situ, afin de s’adapter aux spécificités du prêt. Lors de travaux de rénovation d’un musée le convoyeur devra s’assurer que la réception des travaux concerne l’ensemble du bâtiment et non pas exclusivement l’étage dédié à l’exposition.

Le Facility report est fondamental dans l’acceptation du prêt car il certifie que l’emprunteur répond aux normes internationales de conservation. Dans le cas contraire, il faudra gérer les risques identifiés. Prévoir le conditionnement climatique d’un tableau si les conditions thermo-hygrométriques ne sont pas satisfaisantes, organiser un transbordement dans un lieu sécurisé si les poids-lourds ne peuvent accéder au musée, ou adapter le cahier des charges des caisses pour pallier le manque d’infrastructures pour l’acheminement à l’intérieur du bâtiment, toutes ces actions font partie d’un éventail de solutions.

Lorsqu’il étudie le Facility report, le convoyeur doit être averti du fait que certaines informations ne sont pas représentatives. En effet, les musées ont des difficultés à respecter les normes internationales drastiques. Par ailleurs, les normes de développement durable conduisent à accepter des points de consignes plus larges (50% HR+/-10%). Or ces valeurs, même sans variations importantes et rapides, peuvent être dommageables pour les œuvres sensibles si elles ne sont pas conditionnées en conséquence. Le convoyeur analyse et interprète les relevés thermo-hygrométriques, vérifie que toutes les valeurs sont communiquées, pas seulement les valeurs moyennes, et qu’elles correspondent au lieu d’exposition (notamment en présence de plusieurs machines régulatrices). Il peut regarder le positionnement des sondes, des sorties et rentrées d’air lors de son contrôle.

Ce travail de contrôle sera mené pour toutes les étapes d’une itinérance, dès la première demande, afin de pouvoir anticiper l’ensemble des risques.

L’étude des plans d’installation et les demandes d’aménagement

Grâce aux plans d’installation de l’exposition, le convoyeur se familiarise avec l’espace d’exposition et identifie les risques liés à la scénographie, comme le parcours des caisses, le parcours du public, ou celui du personnel avec du matériel. On prendra notamment soin qu’un objet ne soit pas installé à proximité d’un monte charge ou d’une porte réservée au personnel et à la maintenance. On examinera également le cahier des charges des vitrines et les plans correspondants ainsi que les fiches techniques des matériaux. On prendra soin de vérifier que tout a été prévu pour minimiser les risques : structure antivibratoires, système de fixation, matériel de levage, quantités adéquates des matériaux tampons et de charbon actif pour les vitrines conditionnées, durée de vie des piles des outils de contrôle thermo-hygrométrique et de sureté….

Le risque sera ainsi mieux maitrisé, car il ne sera pas toujours possible d’obtenir un aménagement ou un changement de place lors de l’installation. Par exemple, l’étude du plan d’une exposition fit apparaître qu’une niche avait été créée en occultant une fenêtre avec un panneau de MDF 8 mm créant un milieu très instable d’un point de vue climatique. Le plan d’accrochage a pu être modifié, et les objets en bois peint, particulièrement sensibles, déplacés dans une vitrine plus adaptée.

Le rétro-planning de l’exposition

L’étude du rétro-planning permet de vérifier si les temps de séchage des constructions peintes sont suffisants, ou d’estimer la durée d’installation nécessaire. En fonction des risques propres à chaque prêt, cela conditionne les dates d’arrivée des œuvres. Il est préférable de convoyer un dessin au dernier moment, afin de pouvoir mesurer l’éclairement, mais il est judicieux de prévoir quelques jours de marge dans le cas d’une installation en vitrine, au cas où il y aurait eu une erreur dans les dimensions. Planifier son arrivée lors d’un jour ouvrable facilitera l’inspection des installations, de l’organisation de la surveillance ou des procédures d’entretien.

La préparation des œuvres pour le transport et l’installation

De nombreux risques peuvent être réduits par la préparation des œuvres. Une huile sur toile encadrée avec une protection face et revers sera mieux protégée de la poussière, des salissures, des postillons, des risques d’enfoncements et de déchirures, des variations hygrométriques, des vibrations, des chocs. Le choix des interventions dépendra donc des risques identifiés : sensibilité des collections, fragilités, nature du transport, destination etc.

Lorsque les socles et les montages sont exécutés à l’avance, les conditions sont également bien meilleures et mieux maîtrisées. On s’assurera que le convoyeur ait bien été informé des manipulations. Lors du montage, le recours à la vidéo est une aide précieuse surtout lors de la désinstallation qui survient après plusieurs mois. Il est alors difficile d’évaluer la résistance et les mouvements à effectuer car l’objet a pris sa place et une position plus appuyée dans son support.

Le transport et le cahier des charges des caisses

La présence du convoyeur doit être exigée pour toutes les étapes, car le transport constitue le moment où l’on rencontre le plus d’impondérables. L’avion ne sera choisi qu’en cas de nécessité, les risques liés aux transbordements et leur nombre étant variable en fonction des aéroports, en effet, l’augmentation des sous-traitants accroit de manière conséquente les transbordements et donc les risques. Cependant,  le transport par camion engendre également des vibrations et des mouvements à risques qui doivent être pris en compte dans le cahier des charges des caisses et le plan de chargement.

Connaître les procédures liées aux différents modes de transport, aux pays traversés, les procédures de sécurité correspondantes, permet d’anticiper les risques. Ainsi, si le convoyeur n’est pas autorisé à assister à la palettisation, il faudra organiser une délégation à une personne habilitée connue.

Le moyen de transport, la saison, les œuvres et leur état, déterminent le cahier des charges des caisses. La possibilité de voir rapidement l’objet, sans avoir besoin de le toucher, sera utile pour les contrôles en douane mais aussi pour constater son état après le transport ; par ailleurs emballer les mousses d’une caisses de transport plutôt que l’objet réduit les manipulations donc les risques de dommage. L’emballage favorisera aussi au maximum l’autonomie du convoyeur, en cas d’urgence.

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Évaluer les risques en situation et adapter ses décisions

L’emballage

Le convoyeur devra connaître les emballages et le conditionnement des œuvres afin d’évaluer rapidement les risques en cas d’incident durant le transport, et éventuellement de changer de procédure.

Dans l’idéal, le convoyeur supervisera la fabrication des caisses écrin à cause de la répétition des manipulations et des risques d’abrasion. Aujourd’hui, plusieurs grandes entreprises ont investi dans des équipements de découpe de mousse 3D, ce qui réduit de façon conséquente les manipulations des objets. Il préparera une notice avec des photographies ou des vidéos des étapes de l’emballage et du déballage. Il assistera à l’emballage afin de veiller au respect du cahier des charges, après avoir procédé aux contrôles suivants : acclimatation de la caisse, constat d’état, conditions thermo-hygrométriques et propreté des lieux, afin d’éviter que les matériaux d’emballage, électrostatiques, ne se chargent de poussière. Cela créerait en effet un risque d’abrasion pendant le transport à cause des vibrations. Il indique ses préconisations et peut demander des aménagements de dernière minute, comme la pose de petites cales en mousse au cas où il y aurait un espacement entre l’objet et les calages de la caisse, pour limiter les risques de vibration. Il posera des scellés et s’assurera que les caisses soient correctement entourées de film étirable. Il profitera de cette étape pour vérifier son matériel et son dossier de convoiement. Son objectif sera de garantir son autonomie et d’avoir tous les éléments en main pour évaluer les risques, mais aussi pour argumenter et justifier ses décisions. Il ne faut pas oublier qu’une fois la caisse fermée, il sera le seul à connaître l’œuvre, son état et sa disposition dans la caisse.

Le transport en camion

Il est possible de dresser une check-list des éléments à contrôler avant tout chargement, notamment l’état du camion, des suspensions, de la climatisation et du matériel (roues pneumatiques des chariots, rallonges pour brancher la climatisation en cas de stop la nuit, visseuse, extincteur…). En tout premier lieu, le convoyeur s’assurera que les spécificités et le tonnage du camion correspondent à ce qui a été prévu afin d’éviter, entre autre, les difficultés à l’arrivée chez l’emprunteur. En cas de défaut constaté, il prendra une décision à propos. Il peut emprunter un camion avec des suspensions inadaptées pour un trajet court, à condition de demander à réduire la vitesse et de placer la caisse sur des plots de mousse. En revanche, il exigera un autre camion si le trajet est plus long et si les œuvres sont en sécurité (caisses entreposées dans un musée, entrepôt sécurisé etc.)

Il surveillera ensuite le chargement, s’assurera que les caisses ne sont pas gerbées et que tous les objets présents dans le camion sont, eux aussi, correctement sanglés, en respectant le plan de chargement (fig.3) qu’il aura préalablement étudié afin de s’assurer que la surface utile est suffisante pour accueillir le chargement et le matériel du camion et que l’espace de circulation a été pris en compte pour faciliter les contrôles (plan de chargement B).

Pour les transports en véhicule léger, il sera attentif au respect de la charge utile pour éviter tout risque d’immobilisation du véhicule lors des contrôles routiers. Il vérifiera et pointera l’ensemble du chargement en cas de groupage, afin d’éviter le risque que le camion reste bloqué à un contrôle en douane. Il se réserve le droit de refuser le chargement des caisses si les conditions de prêt ne sont pas respectées. A la fermeture du camion, il fera poser des scellés sur le cadenas de fermeture des portes du camion.

Le transport en avion

L’établissement du plan de chargement lors de la préparation du transport permet d’évaluer l’espace nécessaire aux caisses et d’anticiper les risques en préparant du matériel par exemple. C’est aussi le moment où il faudra s’assurer du bien fondé d’une palette exclusive ou d’une palette de marchandises partagées ; ainsi que de la pertinence de l’exigence du sens du vol.

Si les conditions de sécurité de l’aéroport l’autorisent, le convoyeur supervisera la palettisation, en respectant les consignes en vigueur et en faisant preuve de diplomatie. Il ne faut pas oublier que sa présence est simplement tolérée, et que le superviseur du transporteur reste son interlocuteur principal. Il regardera l’agencement et le calage des caisses, la pose des sangles, d’une protection plastique, de l’araignée afin d’éviter un déplacement pendant le vol. Il notera le numéro de la palette. Si des marchandises sont placées à proximité immédiate des caisses, il doit s’enquérir de leur nature (dangerosité, produits périssables…) afin d’éviter que la palette soit soumise à des conditionsthermo-hygrométriques inadéquates, ou déballée sans la présence du superviseur, voire placée en quarantaine. Il convient toutefois de faire en sorte que la palette soit suffisamment chargée, car sinon elle pourrait se déformer : elle se fixerait mal sur les systèmes de sécurité de la soute et obligerait les responsables du chargement à sauter dessus pour l’enclencher.

L’arrivée des caisses et le contrôle des installations de toute nature

À l’arrivée au musée, le convoyeur vérifiera le parcours des caisses, déjà étudié grâce au Facility report, ainsi que les conditions de stockage. Si certains data-loggers permettent, grâce aux applications téléchargeables sur Smartphone ou tablette, de mesurer en temps réel l’acclimatation des caisses et de diminuer sa durée, le convoyeur prévoira dans son planning le temps nécessaire au contrôle des installations avec les responsables des différents départements (sécurité-sureté, maintenance…). L’évaluation des risques sera effectuée en fonction des conditions de prêt et de la sensibilité des œuvres, et pourra aller des salles d’exposition et des dimensions de la vitrine à l’éclairage de sécurité, en passant par les filtres de la climatisation ou le plan de sauvegarde.

Le convoyeur doit rester cohérent dans son inspection : au niveau de la sureté-sécurité c’est l’ensemble du bâtiment qu’il faut vérifier ; au niveau de l’éclairage ce sont les œuvres convoyées et leur environnement proche.

En présence d’éclairage naturel, il faudra par exemple prendre des mesures à différents moments de la journée. Dans le cas où l’éclairage nécessaire à la vidéosurveillance de nuit illumine une œuvre sensible, il faudra demander à ce qu’elle soit déplacée, ou demander la modification de l’orientation du spot.

Visiter les salles pendant les heures d’ouverture permettra d’évaluer les risques liés au comportement du public et à l’usage des outils mis à leur disposition (audio guide, tablette…). Il sera ainsi possible de demander des aménagements complémentaires ou de mettre en place des procédures adaptées aux habitudes et aux moyens du lieu. Par exemple, dans un petit musée non climatisé, une consultation avec les techniciens du musée a débouché sur une nouvelle procédure de renouvellement de l’air,  qui grâce à la mobilisation de l’ensemble du personnel a permis d’éviter l’ouverture des fenêtres des salles d’exposition.

L’inspection des salles d’exposition doit mobiliser tous les sens du convoyeur, afin de détecter tous les risques potentiels : odeur de peinture récemment posée, frisure des étiquettes des caisses de transport, infestations, sorties d’air, cimaises soumises à des vibrations, mises à distance inadaptées…

Les socles et vitrines seront examinés et testés à vide, afin de déterminer le matériel et les équipes nécessaires. Les dimensions indiquées dans les plans devront être vérifiées : une vitrine rallongée peut engendrer une perte de stabilité. Si le convoyeur identifie un risque de choc et de vibrations en cas d’affluence non pris en compte lors de la préparation, de l’étude des documents, et que l’objet prêté est fragile, il pourra être conçu assez facilement un double socle antivibratoire ou l’ajout d’une simple barre au sol. Quelques millimètres d’espacement suffisent pour que cela soit performant et discret. En outre, le temps de séchage peut être court, car il n’y a pas de contact direct avec l’objet. Les vitrines conditionnées avec un matériau tampon seront contrôlées avant l’installation de l’objet.

Dialoguer avec le responsable de l’installation permettra aussi de connaître les méthodes et les compétences des techniciens, et éventuellement de choisir son équipe. Le convoyeur pourra ainsi commencer à communiquer ses préconisations, afin de s’assurer qu’elles seront viables pour le musée et surtout, suivies. Les incompréhensions constituent en effet l’un des principaux facteurs de risque lors des installations.

Lorsque le convoyeur aura constaté que les conditions de prêt sont respectées, il pourra autoriser le déballage.

Le déballage, le constat et l’installation

L’espace de travail doit être propre, organisé et à l’abri des passages, avec le matériel nécessaire (mousses, lampe, tables stables recouvertes d’une protection neuve…). Le convoyeur pourra demander un périmètre de sécurité si l’œuvre reste sur une table ou une vitrine avant son installation définitive. Dans l’idéal, chaque œuvre est déballée, constatée et installée immédiatement ; il est possible de faire une exception dans le cas de l’accrochage d’un mur, si tous les convoyeurs sont présents et s’il est possible d’effectuer toutes les opérations dans le temps imparti.

A l’ouverture de la caisse, l’examen immédiat de l’œuvre permet de constater un éventuel changement d’état durant le transport avant toute manipulation. Ce sera l’occasion de donner les consignes de déballage.

Le convoyeur assiste à la fermeture des caisses vides et vérifie que tous les éléments de l’emballage et que toutes les vis ont été remises en place.

Après la signature du constat d’état contradictoire, l’installation peut avoir lieu. Le convoyeur devra trouver un compromis entre les risques connus, habituels, et l’expérience des équipes sur place. Le dialogue sera toujours fructueux pour minimiser les risques lors du déroulement des opérations et pour le suivi de l’exposition. Ainsi, le système de sécurité sera choisi et répertorié, voire jugé inutile, selon le poids et les dimensions de l’œuvre ainsi que la hauteur d’accrochage, mais aussi les habitudes des équipes, afin de faciliter le décrochage en cas d’évacuation d’urgence. Les peintures sur toile doivent avoir un axe de gravité à 90° afin d’éviter tout risque de dégradation ; cela peut être réglé avec des mousses de calage. Les mousses ont d’autres avantages : elles isolent le dos des œuvres encadrées, permettent la circulation de l’air, atténuent les vibrations du bâtiment et les chocs et en cas de sinistre par inondation, elles réduisent les risques de dommage.

Après l’installation, le convoyeur effectuera encore une série de contrôles : éclairage, fermeture sécurisée des vitrines et cache des vis, mises à distance, visuel des caméras depuis la salle de sécurité. Il s’assurera que toute intervention à proximité des œuvres (pose de cartels ou de citations, retouche de peintures…) sera effectuée en sa présence. Il doit faire des photos des œuvres installées et avoir tous les éléments pour remplir le rapport de convoiement avant son départ.

En fonction des conditions de prêt du prêteur qu’il représente, il effectuera une visite des salles d’exposition avec les personnes responsables de la sécurité, des visites guidées, de la maintenance, afin de donner des consignes de conservation. Il s’enquerra des procédures de formation internes, notamment en période de congé. Enfin, il doit s’assurer de la bonne conservation des emballages, les faire filmer pour les protéger de la poussière et des risques d’infestation, et vérifier le lieu de stockage.

Le suivi durant l’exposition

De nombreux risques peuvent être réduits grâce au suivi durant l’exposition. Le convoyeur aura donc transmis toutes les informations nécessaires à la surveillance des œuvres et rappelé qu’il faut prévenir le prêteur en cas d’incident. Il demandera à recevoir régulièrement les rapports de la veille sanitaire ainsi que les relevés thermo-hygrométriques, qu’il étudiera. Il sera particulièrement attentif aux valeurs et aux fréquences de variations thermo-hygrométriques responsables de la fatigue des matériaux.

Les liens qu’il aura su tisser avec les techniciens sur place favoriseront la recherche des solutions à distance.

La préparation du transfert ou du retour des œuvres

Contrairement aux idées reçues, la désinstallation peut se révéler plus complexe que l’installation : le convoyeur n’est pas toujours le même, et il est souvent seul pour examiner les changements d’état. Il devra donc étudier le rétro-planning, les derniers relevés thermo-hygrométriques du lieu d’exposition, se familiariser avec les constats d’état, les supports et leur fiche technique et le rapport du convoiement aller, afin d’anticiper la gestion des risques.

Si le niveau d’humidité relative n’est pas adéquat lors de l’étude des relevés thermo-hygrométrique de la semaine précédant le transport, il lui faudra trouver une solution, car cela risque de rendre l’objet plus sensible aux vibrations durant le transport. Il devra faire preuve, à toutes les étapes, de la même organisation et de la même vigilance que pour l’installation. En cas de dommage, il devra remplir un dossier pour l’assurance.

En cas de transfert, il relira le Facility report du nouveau lieu, ainsi que le planning. Les délais, ainsi que les coûts, encouragent bien souvent la mutualisation du convoiement pour le transport, il conviendra donc de s’assurer de la bonne transmission du dossier, et d’être présent au moins pour la désinstallation, l’emballage, le déballage et l’installation. Le convoyeur du transfert n’aura en effet pas la même expérience, les mêmes habitudes et surtout, pas le même niveau d’information.

Enfin, lors du retour des œuvres, si un incident est survenu au cours du prêt, le convoyeur programmera une surveillance de l’œuvre et le consignera dans le rapport de convoiement. Celui-ci permettra une meilleure connaissance des risques liés à ce prêt, et une meilleure maîtrise des risques futurs.

La mutualisation

Un monde sépare la théorie du guide du convoyeur avec la pratique.

Dans la réalité, le contrôle de toutes les étapes est chronophage, compte tenu du temps de préparation et d’installation qui nous est imparti. Il ne faut pas oublier que les intervenants (transporteur, transitaire, emballeur..) sont eux aussi submergés de travail car les expositions temporaires sont programmées aux mêmes dates, dans le monde entier.

Lorsqu’un convoyeur a la responsabilité d’un grand nombre d’œuvres (parfois 60 ou plus), on introduit une « standardisation » des consignes et des manipulations, qui ne permet pas de cibler les réels risques des objets transportés. On entre alors dans un système de plan d’urgence : il devient nécessaire d’établir des priorités et de faire des compromis.

Aussi les musées n’ont pas toujours suffisamment de convoyeurs pour répondre à toutes les demandes de prêts et doivent appeler en renfort des prestataires extérieurs. Le convoyeur n’a pas toujours pu assister à l’emballage ni fait le constat d’état, au mieux il a des photos et la copie des constats pour se familiariser avec les œuvres en mouvement.

S’agissant de mutualisation il est rare que le convoyeur ait accès à ce type d’information. On est alors dans un système de supervision que l’on pourrait qualifier de : à risque. Il ne faut pas oublier qu’un des rôles du convoyeur est de pouvoir organiser et mettre en place des interventions ou des actions en cas de problème, d’accident, de contrôle douanier…. Comment peut-on être réellement performant avec un colisage et la seule vision extérieure d’une caisse de transport ?

 Un cas particulier : le convoiement en cas de crise sanitaire

Depuis l’arrivée de la crise sanitaire les musées et les transporteurs ont cherché des solutions pour pallier au problème de convoiement. La mutualisation est désormais privilégiée. Elle résout les contraintes liées aux règles sanitaires pour le transport et les problèmes économiques déjà existants.

Nous entrons dans l’air de la «visio-mutualisation» : cette méthodes qui consiste à « suivre » les étapes du convoiement à travers un moyen numérique,  réduits les coûts de déplacement mais mobilise le personnel du musée ou des intervenants extérieurs. Elle demande une organisation importante, difficile à mettre en œuvre et souvent décevante au niveau des résultats. La visualisation par caméra, tablette, téléphone ne peuvent pas remplacer un « visuel humain à  360° ».

Comment mobiliser tous les sens du convoyeur dans ces conditions ? Il y a une perte importante d’informations. Il est difficile de pouvoir faire une vérification correcte du séchage de la peinture d’une vitrine ou d’avoir une interprétation et de proposer des actions instantanées convenables au niveau des conditions de conservation. En fonction des moyens techniques, de la qualité de la connexion, la communication avec les équipes sur place peut s’avérer difficile.

En période de crise, le convoiement camion se transforme en supervision de chargements et de déchargement des camions ou des palettes par des personnes différentes. On tombe dans le problème de la sous-traitance, du compartimentage des taches et de la perte d’information.

Le retour à la vie normale et la réouverture des musées vont entrainer un afflux de visiteurs dans les expositions temporaires. Va-t-on pouvoir garder le comptage des restrictions sanitaires qui augmentent les temps d’attente et la fatigue des visiteurs ? Va-t-on retourner à des jauges à risques ?

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En conclusion, il faut rappeler que si le rôle du convoyeur diffère selon les conditions de prêt de son institution et la nature des œuvres prêtées, il existe toutefois une base de travail commune : connaître et comprendre les actions à mener pour anticiper la gestion des risques. Lors de la préparation de la mission, il est essentiel de rechercher les informations, mais également de faire preuve de discernement et d’adapter sa décision à la situation donnée.

Ainsi, le convoyeur aura tout intérêt à se placer « dans la peau » de l’emprunteur afin de trouver des compromis applicables, et en cas de doute face à l’identification d’un nouveau risque, il devra faire confiance aux professionnels présents. A son retour, il vérifiera les actions menées auprès de techniciens de confiance pour se projeter sur le convoiement suivant.

Avec la crise sanitaire la durée des expositions temporaires à venir est allongée parfois, elle peut être multipliée par trois. Faute de budget, les œuvres en prêts temporaires seront confiées à plus long terme à la garde du musée emprunteur. Quelles mesures adopter pour des œuvres comme les documents graphiques qui ont une durée d’exposition réduite par an ?

La conservation préventive des œuvres inciterait à garder les œuvres restent à demeure mais le développement durable impose que ce soit les œuvres qui se déplacent pour aller à la rencontre de visiteurs étrangers et réduire l’empreinte carbone.

Les nouvelles procédures de contrôles de la conservation des œuvres en prêts durant la crise sanitaire vont sans doute changer l’organisation des convoiements et le rôle du convoyeur.  Mais il ne faudrait pas généraliser l’utilisation des applications de convoyeur virtuel en éliminant tout convoyeur afin de réduire au maximum les coûts. En effet ces nouvelles pratiques décuple le temps de préparation et de suivi. Et cette  évaluation réduite des risques encourus  par les œuvres d’art peut à court et moyen terme se révéler beaucoup plus « coûteuse » pour la conservation des œuvres.

Compte tenu des restrictions sanitaires, il faudra sans doute être beaucoup plus attentif en amont aux propositions de scénographie notamment au niveau du parcours des visiteurs et sa fluidité pour éviter des situations à risque. Investir dans des matériaux et des vitrines qui seront en adéquation avec la conservation des œuvres, trouver des compromis pour que ces aménagements soient réutilisables. Revoir  les attributions de budgets et les temps de préparation des œuvres. La crise sanitaire perturbe les habitudes, il faudra donc miser sur une protection plus adaptée et rigoureuse des œuvres afin de minimiser les risques liés aux nouvelles consignes de renouvellement de l’air qui complexifient le maintient des conditions de conservation des œuvres.

La solution la plus viable semble la création d’un réseau et le recrutement judicieux de professionnels « superviseurs » compétents, indépendants des musées emprunteurs. L’établissement de nouvelles procédures afin de préparer au mieux les dossiers d’œuvres pour des collaborateurs qui ne connaissent pas les œuvres et créer des habitudes de travail communes. Pour cela les nouvelles applications seront un outil précieux pour la récolte et la transmission rapide des informations.

L’investissement dans des outils de contrôles de plus en plus performants (géolocalisation, thermo-hygrométrique, taux d’éclairement, sureté, vibrations-chocs.. ) et la formation du personnel pour leur utilisation et leur maintenance permettra de compléter les rapports des collaborateurs internationaux et d’évaluer au mieux les conditions de conservations « subit » par les œuvres. Il ne faut, toutefois, pas oublier que l’utilisation de ces équipements de contrôle sont parfois proscrits pour des questions de sécurité.

Cependant pour des catégories d’œuvres « sensibles », la présence d’un convoyeur expérimenté « clou à clou » qui saura détecter les risques, apparaît la solution la plus efficace pour réduire les risques et assurer la bonne conservation des œuvres. Espérons que les assurances sauront retrouver leur niveau d’exigence après la crise sanitaire.

Investir dans la préparation des œuvres (encadrements, antivibratoires, supports, vitrines…), ne pas se perdre dans les compromis, trouver des solutions réalistes et bannir les « non dit » afin d’avoir de meilleurs atouts et une meilleure transparence est la clef pour pouvoir faire évoluer les méthodes de contrôles de la conservation des œuvres en prêts.

Le convoiement reste une opération délicate. Il n’y a pas de normes, de solutions toutes faites  pour un problème donné, il faut pouvoir avoir tout en main pour analyser, comprendre les phénomènes qui sont en jeu, pour trouver des solutions tout en anticipant les conséquences.

Figure 1 :

A : Lumière incidente B: Lumière rasante

© Claire Guérin

Figure 2 :

© Claire Guérin

Figure 3 :

© Claire Guérin

Remerciements : Malek Zeggout, Laura Resina, Alberto Peinado, Jaimie Sutherland, Reyes Jiménez-Garnica,  David Gonzalez, David Bernabé, Adam Payne, Christian Muñoz.

Conservateur-restaurateur de peintures, Claire Guérin travaille pour des collections particulières. Maîtrise de sciences et techniques, spécialisation en peinture contemporaine et diplômée en 2004 du master II de conservation préventive des biens culturels.

Charlotte Piot est, depuis mai 2015, régisseur des expositions au Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Etudes en histoire de l’art et archéologie, DEA  en lettres modernes et diplômée en 2004 du master II de conservation préventive des biens culturels.

Brigitte Lam Kam Sang, conservateur en chef du patrimoine, responsable du patrimoine religieux et civil de la ville d’Aix-en-Provence, diplômée en 2004 du Master II de Conservation préventive des biens culturels. Conservateur délégué des Antiquités et Objets d’Art du département des Bouches-du-Rhône. 

Bibliographie

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